Âgé d'à peine plus de treize ans, j'ai dû dire adieu à mon papa. Maman a eu alors l'intelligence et le courage de me laisser un long moment seul le saluer avant de le perdre définitivement de vue.
Vous imaginez, ou pas d'ailleurs, ce que la présence du corps sans vie d'un père laisse comme fissures à un jeune fils. Son absence de regard, d'odeur, de chaleur, de réponse à mes appels sont à jamais une vallée sans écho où se perdent mes cris de rage, de folie, de joie non partagée, où s'égarent mes errances d'adolescent, mes doutes d'homme.
Cette ultime rencontre a précipité le petit garçon très préservé dans une inconcevable réalité : même papa est mortel. Rien ne prépare à ça, pas même une longue maladie et les prévenance d'un entourage qui ne voulait pas plus croire à cette issue fatale : Jacques est immortel.
Cette disparition brutale du modèle paternel a totalement déréglé mon horloge intime. La vie serait donc un temps bien trop court pour qu'on ne la vive qu'une fois. Remplir mes journées jusqu'à mes nuits, vivre chaque heure comme l'avant dernière. Quitte à avoir vécu avant que d'être. Quitte à m'user avant l'âge.
Les années passent. D'autres accidents mais bien sûr des bonheurs, des rencontres, des voyages, des lectures finissent par entraver cette course contre la mort. A trop vouloir en faire, on s'épuise et l'inaccessible étoile est toujours aussi lointaine.
A force de trébucher et de m'user en vain, j'ai fini par admettre que vivre demande de ne pas se penser mort. Une forme de sagesse est d'accepter l'immanence de notre disparition. Les religions de tous poils l'ont bien compris qui agitent le spectre de l'au-delà comme on menace un gamin de l'ogre s'il n'est pas sage. Sauf que la fin arrive quand même et que jusqu'à preuve du contraire il n'y a rien après qui ne justifie qu'on en oublie d'exister. Y compris une très hypothétique réincarnation qui serait sans doute bien pratique mais me semble vraiment trop aléatoire pour compter dessus.
J'apprends donc a avoir peur de la mort. Du moins à assumer cette sainte frousse qui ne m'a jamais quittée. Cela a l'avantage de rendre précieux ce qui est. Et permet paradoxalement de mieux goûter l'instant présent : quitte à mourir, autant que ce soit le plus tard possible.
La mort n'est redoutable que si on avance en l'ignorant. La savoir c'est la prévoir. L'affronter c'est la dompter. Exister c'est la conjurer.
Je ne regrette définitivement pas cet adieu terrible, bien au contraire. Il m'a permis de voir ce que ne plus être signifie. Je dois maintenant apprendre à ralentir cette course qui ne mène nulle part sauf à ignorer le présent. Je partirais à mon tour, autant y aller en marchant.
Commentaires : (
5)
C'est la plus majestueuse baffe que j'ai prise. ka @ 2012-01-16 09:44:09
magifique. je n'aurais jamais pu écrire cette claque -j'ai l'impression que tu parles de la mienne- avec autant de beauté et de justesse.
a bientôt. P.H @ 2012-01-16 10:49:24
Je ne me souviens pas avoir lu des mots aussi justes et lucides sur ce qui nous attend tous. Merci. Je t'embrasse. sergio84 @ 2012-01-19 21:31:45
Là où ton journal "extime" rejoint l'intime de chacun avec une portée universelle...
Merci pour ces mots qui invitent en effet à ralentir la course folle.
Natacha @ 2012-01-20 00:23:54
" Accepter L'immanence de notre disparition" moi j'y crois. Mes parents, croyants musulmans ont du m'offrir ce joyau. Née en France, je ne suis plus croyante depuis l'âge de 15 ans, mais je marche, je ne cours pas....
Je t'embrasse mon cher Pierre, ta plume est magnifique!. La musique est pure grace. A. A. @ 2012-01-25 17:52:39
ka @ 2012-01-16 09:44:09
a bientôt.
P.H @ 2012-01-16 10:49:24
sergio84 @ 2012-01-19 21:31:45
Merci pour ces mots qui invitent en effet à ralentir la course folle.
Natacha @ 2012-01-20 00:23:54
Je t'embrasse mon cher Pierre, ta plume est magnifique!. La musique est pure grace. A.
A. @ 2012-01-25 17:52:39